1944 · 2026

Vie

Sept mouvements, d'une maison pleine de musique à Béziers aux grandes salles du monde, et retour.

I

Béziers

1944–1958

Jean-Bernard Pommier naît à Béziers le 17 août 1944, dans les dernières semaines de l'occupation allemande du sud de la France. Il est le huitième enfant de Robert Pommier, organiste de l'église de la Madeleine. Son père, dira-t-il lui-même à dix-sept ans, était un simple travailleur, mais tout le monde chez eux aimait la musique, et tous ses frères et sœurs avec lui.

C'est seul qu'il trouve l'instrument. Un dimanche matin, après l'office, la famille rentre sans lui et le cherche partout. Puis son père entend l'orgue résonner de nouveau, remonte à la tribune, et découvre l'enfant de quatre ans, les mains sur le clavier.

Dès le lendemain, Robert Pommier l'emmène chez Mina Kosloff, pianiste juive russe formée au Conservatoire de Kharkiv et réfugiée à Béziers pendant la guerre. De quatre à onze ans, elle le fait travailler trois heures par jour chez elle. « Je lui dois tout », disait-il. À sept ans, il donne son premier concert public, elle au second piano, dans le Concerto en la majeur K. 488 de Mozart.

Je lui dois tout.
Sur Mina Kosloff, sa première professeure

L'enfant se fait vite entendre au-delà de Béziers. En avril 1952, à sept ans, il représente sa ville avec Pierre Jamel au tournoi radiophonique national « Le Royaume de la musique ». En août 1953, à huit ans, il est l'un des jeunes prodiges de l'émission de la RTF « Petites étoiles à tous les firmaments », où il joue des préludes de Bach, à l'orgue. L'année suivante, la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers présente « le jeune prodige » lors de sa séance publique annuelle, et la salle, note son bulletin, vibre d'enthousiasme.

Son père l'emmène aussi à Prades, où Pablo Casals tient son festival, et le présente au maître. L'enfant y joue pour les pianistes de passage : pour Mieczysław Horszowski, pour Clara Haskil, pour William Kapell. Le seul pour qui il ne joue pas est un jeune Américain, Eugene Istomin, qui deviendra plus tard le mentor et l'ami de toute sa vie.

Le Languedoc ne l'a jamais quitté. Des décennies plus tard, il joue et enregistre à l'abbaye de Fontfroide, près de Narbonne ; il revient sans cesse jouer à Béziers et en Occitanie, et passe ses dernières années tout près de là où tout avait commencé. Quand on lui parlait de retour aux sources, il répondait : « Je suis parti pour revenir et je reviens pour partir. »

II

Paris

1958–1962

À quatorze ans, il part pour Paris. Il devient le dernier élève d'Yves Nat, grand interprète de Beethoven et de Schumann, né comme lui à Béziers. Il entre au Conservatoire dans la classe de Pierre Sancan et y obtient son premier prix en 1961.

En parallèle, il étudie la direction d'orchestre avec Eugène Bigot. Une seconde vocation qui mettra des années à s'épanouir pleinement, mais qui est là dès le départ.

En 1960, il remporte le premier prix du Concours international des jeunes musiciens de Berlin. L'année suivante, il reçoit le Prix de la Guilde des Artistes Solistes Français. Le magazine Pianiste rappellera plus tard qu'à Berlin il l'avait emporté chez les plus de quinze ans, devant Maria João Pires.

Les premiers disques suivent aussitôt : le Concerto « L'Empereur » de Beethoven avec l'Orchestre Lamoureux et Dimitri Chorafas pour le Club Français du Disque, les solos de piano du disque orchestral « Soirée romantique » de Wal-Berg chez Barclay, puis, en 1964, les concertos pour deux et trois pianos de Mozart aux côtés de son maître Pierre Sancan et de Catherine Silie, et un premier récital pour La Voix de Son Maître, sobrement intitulé « Le 1er disque de Jean-Bernard Pommier ». Son « Empereur » de 1963 s'écoute encore en entier, numérisé par la Bibliothèque nationale de France.

III

Moscou

1962

Au printemps 1962, Moscou accueille le deuxième Concours international Tchaïkovski. Le premier, quatre ans plus tôt, avait fait de Van Cliburn une légende du jour au lendemain ; celui-ci est suivi dans le monde entier et s'achève sur un premier prix partagé entre Vladimir Ashkenazy et John Ogdon.

Jean-Bernard Pommier a dix-sept ans : il est le plus jeune pianiste de la finale. Invité par ses hôtes russes à parler de lui, il commence ainsi : « Je suis le huitième enfant d'une famille d'organiste de village, dans une petite ville nommée Béziers. » Le jury, présidé par Emil Guilels, lui décerne un premier diplôme d'honneur avec mention spéciale.

Il avait joué Mozart et Rodion Chtchedrine ; Nikita Khrouchtchev, qui avait aimé l'un et l'autre, vint l'embrasser, raconte son condisciple chez Sancan, Michel Béroff. La presse néerlandaise rapporte qu'à la réception du Kremlin, après son concerto de Mozart, Khrouchtchev le serra dans ses bras, et que la reine Élisabeth de Belgique, présente elle aussi, lui dit que son Mozart l'avait touchée au cœur. Quelques secondes de lui jouant Mozart subsistent dans les actualités soviétiques du concours.

Je suis le huitième enfant d'une famille d'organiste de village, dans une petite ville nommée Béziers.
Se présentant à Moscou, à dix-sept ans, en 1962

La Pravda, rendant compte de la soirée où il joue avec John Ogdon, le présente comme le plus jeune des concurrents, dix-sept ans, déjà deux fois premier prix, à Berlin en 1960 et à Paris en 1961.

À Moscou, il enregistre aussi le Concerto K. 488 de Mozart avec Arvid Jansons pour Melodiya, avec un prélude et fugue de Bach, la Sonate K. 309 de Mozart et un prélude de Debussy. Des décennies plus tard, Elisso Virsaladze, troisième prix cette année-là, dira que le jeune Français, qui n'avait reçu « qu'un diplôme », était bien plus intéressant que certains lauréats.

Paris l'accueille en jeune vedette. Ses débuts salle Pleyel lui valent quatre rappels, et des affiches l'annoncent dans toute la ville. Il vit dans une petite chambre louée à Montparnasse et travaille des heures chaque jour ; le compositeur qui lui donne le plus de mal, dit-il, c'est Mozart. Au bistrot Au Clairon des Chasseurs, personne ne s'étonne qu'un habitué, manches retroussées, s'installe au piano et joue.

Moscou ouvre les portes. EMI lui propose bientôt un contrat, et les engagements suivent, en Europe d'abord, puis en Amérique. Pendant vingt ans, il reviendra régulièrement en Union soviétique ; à Bakou, un critique salue une personnalité vive et accomplie, et dans un hôtel de Leningrad le violoniste néerlandais Theo Olof se retrouve à converser avec lui en russe. En 2010, il retrouvera, en soliste et chef, la Grande Salle du Conservatoire de Moscou, celle du concours.

IV

Sur les scènes du monde

1963–1990

En 1963, à Sofia, il joue pour la première fois le Concerto en sol de Ravel, sous la direction de Jerzy Semkow. À l'entracte, un homme vient le voir en coulisses et lui parle en français. Pommier le reconnaît aussitôt, pour l'avoir vu enfant à Prades : c'est Eugene Istomin, en Bulgarie pour deux semaines comme ambassadeur culturel. Ils déjeunent ensemble, puis le jeune Français est emmené à la réception donnée pour Istomin à l'ambassade des États-Unis, où, se souvenait-il, on pouvait imaginer des micros partout. De ces quinze jours naissent trois amitiés qu'Istomin gardera toute sa vie : avec Semkow, avec l'ambassadrice Eugenie Anderson, et avec Pommier.

Commencent alors quarante ans qu'Istomin décrivait non comme un enseignement mais comme « un dialogue permanent entre collègues ». La leçon allait dans les deux sens. Istomin trouvait en lui quelque chose de William Kapell : aussi exigeant, aussi vif, voulant tout s'expliquer ; le jeune homme, lui, poussait son aîné à ménager ses mains, à noter ses doigtés, à élargir ses programmes. Quand ils se rencontrent, Pommier n'a jamais entendu les enregistrements des concertos de Tchaïkovski et de Rachmaninov par Istomin. Il les découvre, et en reste sans voix. Des années plus tard, Istomin lui offrira les boutons de manchette qu'Eugene Ormandy lui avait légués.

En 1966, après ses débuts avec le Dallas Symphony, il passe un mois à Meadow Brook, résidence d'été de l'Orchestre symphonique de Detroit, où le trio Istomin, Isaac Stern et Leonard Rose est en résidence. Chacun a amené son meilleur élève : Pinchas Zukerman, Lynn Harrell et Pommier. Ils vivent comme une seule famille, et Pommier tourne les pages aux répétitions et aux concerts du trio. La même année, le 30 janvier, il joue le Deuxième Concerto de Bartók sous la direction de Pierre Boulez au Théâtre des Champs-Élysées, une exécution parue plus tard au disque.

Les décennies suivantes le mènent dans les grandes salles d'Europe, d'Amérique et d'Asie. Avec Herbert von Karajan s'ouvre une longue collaboration : le Concerto pour quatre claviers de Bach au Festival de Salzbourg en 1971, l'année de ses débuts, aux côtés de Walter Klien et Justus Frantz ; le Troisième Concerto de Beethoven à Berlin en 1973 et au Festival de Pâques de Salzbourg en 1974 ; le Concerto en ré mineur de Bach avec le Philharmonique de Vienne au Großes Festspielhaus, le 30 juillet 1973 ; le Troisième de Bartók à Berlin en janvier 1974 ; et le K. 488 de Mozart à Berlin le 25 septembre 1974, concert publié depuis au disque.

Il joue aussi sous la direction de Pierre Boulez, de Daniel Barenboim, avec qui il donne l'intégrale des concertos de Beethoven avec l'Orchestre de Paris, de Zubin Mehta, Bernard Haitink, Kurt Sanderling, Kurt Masur, Charles Dutoit, Simon Rattle et Armin Jordan, et avec Riccardo Muti et le Chicago Symphony à Ravinia en 1973. En avril 1979, il joue le Deuxième Concerto de Saint-Saëns avec Zubin Mehta et le New York Philharmonic. En décembre 1976, il remplace au pied levé Maurizio Pollini, souffrant, avec l'Orchestre du Concertgebouw. Les festivals de Berlin, Salzbourg, Édimbourg, Jérusalem, Mostly Mozart, Ravinia, Casals, du Hollywood Bowl et de Melbourne l'invitent.

À l'automne 1973, quand éclate la guerre du Kippour, l'Orchestre philharmonique d'Israël joue sept semaines durant sur les bases aériennes et dans les hôpitaux, avec Mehta, Stern, Zukerman et Barenboim. Le jeune pianiste français est du nombre, et rien ne peut le décider à quitter le pays tant qu'il peut y être utile.

La liberté et l'originalité de son phrasé, alliées à une sonorité extrêmement belle et claire, bâtie sur la qualité de l'attaque.
Pommier, sur ce qu'il doit à Istomin

La musique de chambre lui est aussi essentielle que le concerto. Ses partenaires : Isaac Stern, Itzhak Perlman, David Oïstrakh, Christian Ferras, Mstislav Rostropovitch, Pinchas Zukerman, Leonard Rose, Jaime Laredo, Jean-Pierre Rampal, Alexander Schneider, Paul Tortelier, les quatuors Guarneri et Vermeer.

En 1972, il enregistre avec Claude Bolling la Sonate pour deux pianistes du compositeur ; le critique Frank Ténot y salue la rencontre historique du piano classique et du piano jazz. La même année, il joue avec Istomin le Concerto pour deux pianos de Mozart au Théâtre des Champs-Élysées. Avec Anne Queffélec, il grave le Concerto pour deux pianos de Poulenc. C'est aussi Pommier qui met Istomin en contact avec André Malraux lorsque celui-ci rêve de jouer en Chine ; Malraux plaide sa cause auprès de Zhou Enlai et de Mao Zedong.

Les archives de Carnegie Hall recensent quatorze de ses apparitions. La première date du 2 mars 1975, lors de la première tournée américaine de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction d'Alain Lombard, avec le Deuxième Concerto de Saint-Saëns ; la même tournée le mène à Columbia, en Caroline du Sud, et à l'université Duke. En septembre 1976, il participe à trois soirées des « Stern and Friends » d'Isaac Stern : le Concert de Chausson avec Itzhak Perlman et le Quatuor Guarneri, la Fantaisie en fa mineur de Schubert à quatre mains avec le jeune Yefim Bronfman, et le Quintette « La Truite » avec Stern, Zukerman et Rose. En juin 1981, il joue dans cinq concerts du Festival Schubert, et en juin 1982 dans les Carnegie Hall Serenades : Bach avec Cho-Liang Lin, le Quatrième Concerto de Beethoven avec le Saint Paul Chamber Orchestra sous la direction de Zukerman et, le 6 juin, la Sonate « Hammerklavier » de Beethoven dans la grande salle, celle par laquelle il ouvrira son cycle Gaveau trente-trois ans plus tard.

C'était le pianiste qu'on appelait quand un grand confrère tombait malade. Il remplace Maurizio Pollini avec l'Orchestre du Concertgebouw en décembre 1976, puis de nouveau au printemps 1979, dans le Concerto de Schumann, et en octobre 1979 il vient de France à Florence prendre la place de Sviatoslav Richter sous la direction de Riccardo Muti, dans le Premier Concerto de Beethoven. Pendant le cycle Beethoven de Daniel Barenboim avec l'Orchestre de Paris, en février 1977, le Premier ministre, Raymond Barre, confie au Monde qu'il a beaucoup aimé le concert et que le pianiste a su rendre les accents mozartiens du Premier Concerto.

Alexander Schneider, qui avait organisé les festivals de Casals, écrit dans ses mémoires que deux des lieux de France où il avait le plus aimé jouer des sonates avec Eugene Istomin et avec Pommier étaient la petite chapelle du château de Reux, en Normandie, et Les Treilles, près de Tourtour, dans le Var. Les sonates pour violoncelle de Brahms que Pommier enregistre avec Leonard Rose en 1982 furent, note la chronologie de The Strad, le dernier enregistrement commercial du grand violoncelliste, deux ans avant sa mort.

En 1983, cinq anciens élèves de Pierre Sancan, Abdel Rahman El Bacha, Michel Béroff, Jean-Bernard Pommier, Jean-Philippe Collard et Emile Naoumoff, se retrouvent à La Roque d'Anthéron pour un concert en hommage à leur maître. En 1986, quand Istomin fonde le Concours William Kapell dans le Maryland, le jury réunit le monde pianistique américain, Ax, Kuerti, Orozco, Graffman, Magaloff, Browning ; le seul Français est Pommier, vingt ans après avoir tourné les pages à Meadow Brook.

V

Du clavier à la baguette

1969–2015

Le chef formé par Eugène Bigot n'était jamais loin. Le 30 avril 1969, les Concerts Renaissances de l'abbaye de Fontfroide l'annoncent comme pianiste et chef d'orchestre, à vingt-quatre ans. C'est le début d'un compagnonnage de dix-huit ans avec l'abbaye : avec Alexander Schneider et Paul Tortelier en 1970, avec le hautboïste Maurice Bourgue et le Quatuor Bernède en 1972, avec Istomin en soliste dans un concert Bach et Beethoven qu'il dirige en 1974, et un récital pour les vingt ans du festival en 1987. En juin 1984, il invite à Fontfroide la photographe Pascale Leprince-Ringuet ; elle y restera trente ans, suivant les Concerts Renaissances « avec Jean-Bernard Pommier et ses amis solistes ». En 1990, Le Monde écrit que la musique de l'abbaye doit sa vie à Nicolas d'Andoque et à l'Association des amis de Fontfroide, qui organisent des concerts depuis 1967 « avec Jean-Bernard Pommier ».

En 1975, il se présente pour la première fois devant la Northern Sinfonia, à Newcastle, en chef invité. L'orchestre ne le connaît pas, et dans ces premières années il ne dispose que d'un anglais rudimentaire. Cela ne change rien : en quelques minutes, les musiciens voient un chef sûr et parfaitement clair sur ce qu'il veut, et qui le dit avec les mains.

En août, il emmène l'orchestre à Prades. L'enfant qui y avait joué pour Horszowski et Haskil dirige le concert de clôture du festival de Casals : la Symphonie Haffner de Mozart, son Concerto K. 459 et la Symphonie n° 99 de Haydn. Le Monde, notant qu'il était jusque-là surtout connu comme pianiste, relève les deux partitions rarement jouées.

Ce sera un lien de trente-cinq ans. Il revient chaque année pendant un quart de siècle, comme soliste et comme chef, et de 1996 à 1999 il est directeur artistique et chef principal de l'orchestre. Ensemble, ils tournent dans le nord-est de l'Angleterre, à Londres, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg, en Espagne, en Andorre, en Norvège, en Suisse, en Inde et aux États-Unis ; en 1988, ils jouent au Palau de la Música Catalana de Barcelone. En septembre 1988, avec le soutien de Tyne Tees Television, ils enregistrent de la musique française à Abbey Road. Il était d'une exigence sans relâche, et ses musiciens lui donnaient raison ; s'il croyait avoir blessé quelqu'un, il s'excusait aussitôt, avec son sourire tout prêt.

Il dirigeait plus tôt, et en plus d'endroits, que ne le laissent croire ses nominations officielles. En janvier 1978, il dirige l'Orchestre National de France, et le 5 mars 1980, au Théâtre des Champs-Élysées, en direct à la radio, il le dirige de nouveau avec Eugene Istomin en soliste dans le Deuxième Concerto de Brahms. À Londres, la Northern Sinfonia et son chœur jouent sous sa direction le Magnificat de Bach et la Sérénade Haffner de Mozart le 28 mars 1980, seize ans avant qu'il n'en devienne directeur artistique. Le public néerlandais l'entend pour la première fois au pupitre en 1979, à Utrecht, avec Jaime Laredo en soliste ; le critique de de Volkskrant, sceptique envers les pianistes qui prennent la baguette, le trouve techniquement bien armé, son geste clair et musical. L'Orchestre symphonique du Limbourg, dans le sud des Pays-Bas, l'invite pendant des années, et en 1986 il remplace James Conlon dans le cycle Beethoven de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam. Après une répétition en 1993, il dit à un journaliste néerlandais qu'avec un soliste « nous n'allons pas copier » : tout bon soliste part d'un squelette de l'œuvre, et a ensuite sa liberté.

Alors, on joue ensemble…
Quand un soliste a annulé, avant de jouer et diriger lui-même le concerto · Northern Sinfonia

Les musiciens se souviennent qu'il ne jouait jamais deux fois une œuvre de la même façon : chaque concert apportait quelque chose de neuf. Et surtout, un respect profond et sincère pour le public. Quand un soliste se désiste peu avant un concert, il ne s'en émeut pas : « Alors, on joue ensemble », dit-il, avant de s'asseoir au clavier et de jouer le concerto en le dirigeant lui-même.

Turin l'entend pour la première fois les 11 et 12 mars 1996, dans le double rôle de pianiste et de chef. Quand on demande aux musiciens de l'orchestre quels chefs ils préfèrent, deux noms reviennent, Carlo Maria Giulini et ce pianiste français, que La Stampa appelle une révélation au pupitre. En janvier 1997, il dirige Eugene Istomin dans le K. 467 de Mozart, et le titre de La Stampa le dit en cinq mots : l'élève dirige le maître. En juin 1997, quand Giulini est pris d'un malaise à la répétition, Pommier reprend le concert qui clôt la saison au Lingotto, et il est annoncé comme directeur musical de l'orchestre pour la suivante. Plus loin sur la côte, il dirige l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dans les finales du Monte-Carlo Piano Masters en 1993, 1995 et 1997.

En 1998, dans sa deuxième année de directeur artistique de la Northern Sinfonia, il l'amène aux BBC Proms, au Royal Albert Hall, le 5 août : Rossini, le Premier Concerto de Chopin joué et dirigé du clavier, la Symphonie n° 40 de Mozart et la création londonienne de Maharal Dreaming de John Casken.

Il est chef principal de l'Orchestra Filarmonica di Torino et de la Philharmonie de Sofia, et de 2006 à 2008 directeur artistique du Festival de Menton. Il dirige la Philharmonie tchèque, les philharmonies des Pays-Bas et de Rotterdam, le Residentie Orkest, l'Orchestre de Paris, l'Orchestre National de France, l'Orchestre Philharmonique de Radio France, les orchestres de Toulouse et de Bordeaux, le Philharmonia, le Royal Philharmonic, le Royal Scottish National Orchestra, l'Orchestre du Mozarteum de Salzbourg, l'orchestre de la MDR à Leipzig, le San Francisco Symphony, le Los Angeles Philharmonic, la Staatskapelle de Dresde, l'orchestre de la RAI à Turin, l'Orchestre de la Suisse Romande, le Tonhalle-Orchester de Zurich, la Philharmonie de Varsovie, le Chamber Orchestra of Europe, les orchestres de chambre anglais et écossais et l'Orchestra della Svizzera italiana, dirigeant souvent les concertos du clavier. Avec l'orchestre de Lugano et le comédien Jean Rochefort, il filme Pierre et le loup de Prokofiev.

« J'ai dirigé toutes les symphonies et ouvertures de Beethoven, disait-il, mais le respect du piano commande de faire abstraction de l'imaginaire orchestral. » À partir de 1990, il dirige le festival d'été de Melbourne. Comme chef, il enregistre des concertos avec Michel Dalberto et le Philharmonia Orchestra ; leur Grieg reçoit un Diapason d'Or. Dans les années 2010, il joue et dirige avec la Sinfonietta slovaque de Žilina, dirige l'Orchestre symphonique de Jérusalem avec Idil Biret au festival de Gabala, et à Sofia, en décembre 2015, joue et dirige le Concerto en sol de Ravel à la salle Bulgaria, 52 ans après l'avoir joué pour la première fois dans cette même ville, le soir de sa rencontre avec Istomin.

En juin 2000, il retrouve Istomin une dernière fois en partenaire : à Budapest, il dirige un hommage à Paul Paray, avec Istomin en soliste dans la Fantaisie pour piano et orchestre de Paray, le Troisième Concerto de Beethoven et le K. 271 de Mozart. Ce fut le dernier grand projet d'Istomin, et presque rien n'en a jamais paru.

VI

Trente-deux sonates

1982–2015

Istomin n'avait enregistré que des choix de sonates de Mozart et de Beethoven. Pommier voulait les deux intégrales. C'était l'une des rivalités amicales entre eux, et il l'a menée à bien.

Il enregistre les sonates de Mozart en août 1982 au château de Malesherbes, et les concertos de Mozart pour Virgin Classics avec la Sinfonia Varsovia, jouant et dirigeant, dans la salle de la Philharmonie de Bydgoszcz en mai 1988. Son intégrale des trente-deux sonates de Beethoven pour Erato paraît entre 1991 et 1998 et reçoit le Diapason d'Or. Warner la réédite en 2006 en coffret de dix disques.

Pourquoi les trente-deux ? Il disait ne pas vraiment le savoir. Un artiste ne choisit pas tout dans sa vie ; une œuvre vient à vous, et un guide invisible vous prend la main et vous y conduit. Et puis c'est comme une montagne : on y va parce qu'elle est là. Avait-il des préférées ? C'est comme dans une famille, répondait-il : on a du mal à préférer un enfant à un autre, et pourtant la vie fait qu'on vit avec l'un plus qu'avec l'autre.

Pour Beethoven, la survie est plus intéressante que la vie.
Pendant l'intégrale de la salle Gaveau, 2015

Il porte le cycle Beethoven au concert à plusieurs reprises : à Kings Place à Londres et à Saint-Émilion en 2008 et 2009, à Bruxelles en 2013, puis en 2015, en huit soirées salle Gaveau à Paris, de mars à juin. Il ne suit pas l'ordre de composition ; la première soirée s'achève sur la « Hammerklavier ». « J'ai vu petit à petit le message du temps se transformer dans la musique, explique-t-il. Il s'épaissit, s'élargit, se contracte, au fur et à mesure que les choses de la vie s'amenuisent. » À soixante-dix ans, écrit Marie-Aude Roux dans Le Monde, il est toujours une force de la nature, et à la deuxième soirée son confrère Michel Dalberto est dans la salle pour l'écouter. Rendant compte de la première soirée, le critique Michel Le Naour promettait au public « des moments d'éternité ».

« Pour Beethoven, disait-il, la survie est plus intéressante que la vie. C'est un répertoire dans lequel je n'ai jamais ressenti l'effort, même s'il demande des talents athlétiques. » Il joue le cycle sur son propre Steinway, choisi à Hambourg en 1989 à la barbe d'Alfred Brendel, qui regardait le même instrument, ce qu'il aimait rappeler avec malice.

Ses mains n'étaient pas grandes. Pour la Deuxième Sonate de Rachmaninov, il réécrit les doigtés à sa mesure, une solution qui impressionne Istomin. Ses enregistrements des concertos de Tchaïkovski et de Rachmaninov, qu'Istomin avait aussi gravés, sont une autre réponse discrète à son ami.

VII

Transmettre

1978–2026

Il est venu tard à l'enseignement, et l'a longtemps gardé privé : quelques personnes venaient chez lui de temps à autre, et c'était tout. Quand 1999 doit être sa dernière année officielle à la Northern Sinfonia, quatre de ses musiciens ne s'y résignent pas et trouvent le moyen de le faire revenir : Musikè, académie d'été internationale pour étudiants avancés et jeunes professionnels, qu'ils installent à Durham en 2000. Avec quatre autres solistes, il y enseigne le violon, l'alto, le violoncelle, le hautbois et le piano, et donne des concerts de musique de chambre pour les élèves. L'aventure dure dix ans ; son premier été, au château de La Ferté-Saint-Aubin, a même été enregistré.

L'idée avait un précurseur. En 1995, pour les vingt ans des Rencontres musicales d'Évian, Marta Istomin, directrice générale du festival, lui demande de réunir un orchestre de jeunes. Il rassemble une dizaine d'amis, solistes des orchestres nationaux et professeurs, dont Maurice Bourgue et Bruno Pasquier, et au lieu de faire répéter de l'extérieur les quatre-vingts élèves, ils jouent parmi eux, en professionnels. À Durham, le corps enseignant compte au fil des ans Bourgue (2000 à 2007), Pasquier, Marco Rizzi, Olivier Charlier, Olga Martinova, Gary Hoffman et Dmitri Yablonsky ; en 2001, il dirige les six Concertos brandebourgeois. Les derniers concerts de Durham ont lieu les 26 et 29 août 2009, repris à Kings Place à Londres les 4 et 5 septembre, et Musikè UK suspend ses activités ce mois-là.

Puis Rotterdam lui demande d'aider à développer son conservatoire, et en 2011, à près de soixante-dix ans, il devient professeur principal de piano à Codarts : son premier engagement dans une institution. « C'est la vie qui décide, au bout du compte, disait-il. C'est la vie qui doit vous tendre les occasions. » Enseigner, c'était avant tout un lien très riche avec de jeunes collègues, et cela refermait le cercle du métier de musicien. Quand David Lively l'invite à l'École Normale de Musique de Paris Alfred Cortot, où il devient professeur en 2018, ce qui le touche, dit-il, c'est l'invitation elle-même.

Dans ses cours, il cherchait à comprendre non pas ce qu'un élève attendait de lui, mais ce que l'élève attendait de lui-même : sa quête, sa nécessité intime. Il parlait de la transmission comme d'une chose absolument essentielle : Bach est allé voir Buxtehude, Beethoven est allé voir Haydn. Et il savait faire taire une salle. Un journaliste qui assiste à une leçon à Rotterdam voit une jeune femme jouer Chopin, brillamment, sur un piano qui ne veut pas chanter. « As-tu peur ? demande-t-il. Ne te prends-tu pas au sérieux ? » Elle recommence, et cette fois le son emplit la salle.

Il enseigne et donne des masterclasses à Chicago, Londres, Lausanne, Rotterdam, Barcelone, Vienne, Melbourne et Shanghai. Il siège aussi dans des jurys ; jeune homme, au conservatoire régional de Poitiers, il fait passer, avec Michel Béroff et André Gorog, l'examen d'un étudiant nommé Jean-Pierre Rousseau, futur directeur de l'Orchestre philharmonique royal de Liège et du Festival Radio France de Montpellier, qui a redit ce souvenir le jour de la mort de Pommier.

C'est la vie qui décide, au bout du compte. C'est la vie qui doit vous tendre les occasions.
Sur son premier poste d'enseignant, à Codarts

Chez lui, en Languedoc, il avait fondé en 1978 l'association A.M.A., qui organise encore son festival. Au début des années 2010, vivant entre Amsterdam, Saint-Pétersbourg et Cazouls-lès-Béziers, il accepte de présider bénévolement le Théâtre des Franciscains à Béziers, où il succède à Jérôme Savary. Il fonde le Festival Piano Prestige, à Cazouls-lès-Béziers : concerts gratuits, jeunes musiciens, et les pianos historiques de la Fondation René Portes, dont un instrument ayant appartenu à Maurice Ravel. Il y joue et dirige encore en octobre 2025 ; Philippe Cassard joue sous sa direction cet automne-là.

Il aimait aussi la rencontre des mots et de la musique. Avec l'écrivain et homme de radio Olivier Bellamy, il conçoit « Colette et la musique » : Bellamy lit les écrits de Colette sur la musique, Pommier lui répond au piano dans Fauré, Debussy et Ravel. Ils le donnent à l'abbaye de l'Épau en 2015, à Arradon en 2016 et à Toulouse en 2018. Le concert, disait Bellamy, était une idée de Pommier lui-même.

Son épouse, la violoniste Olga Martinova, née à Leningrad et ancienne violon solo de l'Orchestre philharmonique des Pays-Bas, est aussi sa partenaire musicale. Ils jouent ensemble les sonates pour violon de Beethoven et enseignent côte à côte. Interrogée sur ce qui fait grandir un musicien, elle parle de la terre qui nourrit, et le désigne comme cette terre : des heures et des heures à jouer ensemble et à parler de musique sans fin, sans être toujours d'accord, jusqu'à ce que la musique elle-même montre ce qu'il faut faire.

Il était chevalier de la Légion d'honneur et officier de l'ordre national du Mérite. Il n'a jamais transigé et en a accepté le prix. De son propre parcours, il disait ne rien regretter. À soixante-dix ans, il se disait plus optimiste qu'à cinquante, parce que le public, sentait-il, avait enfin des oreilles reliées au cœur.

Jean-Bernard Pommier est mort le 23 avril 2026 à Boujan-sur-Libron, près de Béziers, des suites d'une longue maladie. Il avait quatre-vingt-un ans. Il laisse Olga Martinova et ses deux filles.

1944 · 2026

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1962